Ici, une station de radiotélégraphie. Années 1900–1920. Une fréquence. Un manipulateur. Du morse. Quiconque écoute entend. Rien de tout cela n'est tombé du ciel : derrière le grésillement, un siècle de course à la vitesse. Voici l'histoire.
Fin du XVIIIe siècle. Une nouvelle voyage à cheval ou à la voile. Comptez des jours. Des semaines. 1794 : Claude Chappe ouvre une ligne entre Paris et Lille. Premier télégraphe optique. Le mot est neuf. Il veut dire écrire au loin. Des bras articulés au sommet de tours, lus à la lunette de tour en tour, tous les dix à quinze kilomètres. La première dépêche annonce à la Convention la reprise de Condé-sur-l'Escaut. Une heure après les faits. La France vient de goûter à l'information immédiate. Au milieu du XIXe, le réseau Chappe aligne plus de 500 tours et 5 000 kilomètres de lignes.
Un détail compte pour la suite. Les bras ne dessinent pas des lettres. Ils affichent des numéros. On les cherche dans un répertoire, un vocabulaire chiffré. Avant même l'électricité, télégraphier, c'est déjà coder.
Les limites sautent aux yeux. Rien la nuit. Rien dans le brouillard. Un homme dans chaque tour. Un monopole d'État. Il faut un signal que ni la météo ni la distance n'arrêtent. Trois découvertes vont le donner. La pile de Volta (1800). L'expérience d'Ørsted (1820 : un courant fait dévier une aiguille aimantée, l'électricité agit à distance). L'électro-aimant (Sturgeon, 1825, perfectionné par Joseph Henry). De quoi faire claquer un bout de fer à l'autre bout d'un fil. Aussi loin que court le fil. Tout est prêt.
Samuel Morse n'est pas un savant. C'est un peintre américain. Sa vocation naît d'une blessure. 1825 : il peint un portrait à Washington. Une lettre arrive à cheval. Sa femme est malade, restée dans le Connecticut. Le temps qu'il rentre, elle est morte. Et déjà enterrée. 1832 : il rentre d'Europe à bord du paquebot Sully. Une conversation sur l'électro-aimant le foudroie. Si un courant se manifeste à distance, alors l'intelligence elle-même peut voyager. L'idée ne le lâchera plus.
Il n'y arrive pas seul. Joseph Henry lui donne la science du relais. Surtout, Alfred Vail, mécanicien de génie, perfectionne le manipulateur et l'enregistreur dans l'atelier familial de Speedwell. Il pèse lourd dans le dessin de l'alphabet. Même époque, 1837 : les Anglais Cooke et Wheatstone vendent un télégraphe à aiguilles. Des cadrans qui montrent les lettres. Rien à apprendre. Mais plusieurs fils de ligne. Morse fait l'inverse. Un seul fil. Toute la complexité quitte le matériel pour le code. Du « hardware » vers le « logiciel », dirait-on aujourd'hui.
Quelles lettres méritent les signes les plus courts ? Vail va compter. Il compte les caractères dans les casses d'un imprimeur de Morristown. Le E est le plus fréquent : il reçoit le signe le plus bref, un point. Le T : un simple trait. Un code à longueur variable, réglé sur la fréquence des lettres. Le principe exact de la compression de Huffman. Avec un siècle d'avance.
L'alphabet d'origine, le « morse américain », avait des espacements irréguliers. L'Allemand Friedrich Gerke le régularise en 1848. C'est cette version « continentale » que l'Union télégraphique internationale normalise à Paris en 1865. L'UIT existe toujours : la plus ancienne organisation internationale en activité. C'est ce morse international, ci-dessus, que ce bureau emploie.
Des années de démonstrations. Des années de refus. Puis le Congrès américain lâche 30 000 dollars pour une ligne d'essai. 24 mai 1844. De la Cour suprême de Washington à la gare de Baltimore, 60 kilomètres plus loin. Morse manipule la première dépêche. Un verset choisi par Annie Ellsworth, la fille d'un ami :
« What hath God wrought » : Ce que Dieu a accompli. Première dépêche publique du télégraphe Morse, 24 mai 1844
Le morse ne définit pas que des points et des traits. Il définit des durées. Tout se mesure en unités :
E ▄ « un point » 1 unité
T ▄▄▄ « un trait » 3 unités
A ▄ ▄▄▄ point, 1 unité de silence, trait
silences : 1 unité entre les signes d'une lettre
3 unités entre deux lettres
7 unités entre deux mots
le mot étalon PARIS = 50 unités
(la vitesse d'un opérateur se compte en « mots PARIS » par minute)
Le circuit télégraphique est d'une simplicité brutale. Une pile. Un manipulateur, c'est-à-dire un interrupteur. Un électro-aimant à l'autre bout, le « sondeur ». On enfonce le manipulateur : le circuit se ferme. Le courant passe. L'électro-aimant attire une armature de fer. Elle claque. On relâche : le courant cesse, un ressort la relève. Clic bref, clic long. Point, trait.
Reste une question : pourquoi un seul fil entre les deux postes ? Un courant ne circule qu'en boucle fermée : il doit partir de la pile et y revenir. En principe, il faudrait donc deux fils, un pour l'aller, un pour le retour. Le télégraphe n'en tend qu'un. L'autre moitié de la boucle, c'est le sol. Chaque poste enfonce dans la terre un piquet métallique : une prise de terre. Or la Terre conduit l'électricité. Le courant part de la pile, court dans le fil de cuivre, traverse l'électro-aimant, plonge dans le sol, puis remonte à la pile par la terre elle-même. La boucle est fermée avec un seul brin de cuivre. Sur des milliers de kilomètres, c'est la moitié du cuivre en moins.
poste émetteur poste récepteur
┌─ pile ─ manipulateur ──►── un seul fil de cuivre ──►── électro-aimant ─┐
│ │
│ prise de terre prise de terre │
└──◄── le sol (la terre) ramène le courant à la pile ────────────────────┘
aller par le cuivre · retour par la terre · un seul fil posé
Les premiers appareils écrivaient les signes sur une bande de papier. Les opérateurs s'aperçoivent vite qu'ils lisent plus vite au son, au claquement du sondeur. La bande disparaît. Pour les longues distances, le relais fait merveille. Le signal affaibli d'une ligne ferme le circuit d'une ligne neuve, avec sa propre pile. Le signal repart à neuf. La portée n'a plus de limite.
Le télégraphe suit d'abord les chemins de fer. Croiser deux trains sur une voie unique sans se télégraphier, c'est la roulette russe. Puis le fil précède le rail. Les agences de presse naissent de lui. Havas d'abord. Puis Reuter, qui en 1850 comble un trou du réseau entre Aix-la-Chapelle et Bruxelles… par pigeons voyageurs. Les cours de bourse s'alignent de ville en ville. La diplomatie change d'échelle. 1845 : l'assassin John Tawell fuit en train vers Londres. Son signalement l'y précède par le fil. On l'arrête à l'arrivée. L'affaire fait sensation et lance l'invention. 1861 : la ligne transcontinentale américaine est bouclée. Le Pony Express ferme deux jours plus tard.
Restent les océans. On isole les câbles à la gutta-percha. On les fait plonger. La Manche en 1851. L'Atlantique en 1858. Liesse mondiale. La reine Victoria échange une dépêche avec le président Buchanan. Seize heures de transmission. Trois semaines plus tard, le câble est mort. Brûlé par les 2 000 volts qu'on lui infligeait pour crier plus fort. La leçon est inverse : écouter mieux, pas crier plus fort. Le galvanomètre à miroir de William Thomson (Lord Kelvin) lit des micro-courants à 3 700 kilomètres. 1866 : le Great Eastern pose la liaison durable. Au tournant du siècle, les câbles font le tour du globe.
Le fil invente jusqu'à une écriture. On paie au mot. Alors on compresse. C'est le « style télégraphique ». Son STOP tient lieu de point : plus fiable qu'une ponctuation que les codes transmettent mal. Les opérateurs forment la première communauté « en ligne » de l'histoire. Entre deux dépêches, le réseau bavarde. Plaisante. Se raconte.
1865 : James Clerk Maxwell prédit par le calcul des ondes électromagnétiques. Elles filent à la vitesse de la lumière. 1887 : Heinrich Hertz les produit et les détecte. Une étincelle dans son laboratoire en allume une autre, à distance, sans aucun fil. À quoi ça sert ? « À rien », aurait-il dit. « Cela prouve seulement que Maxwell avait raison. » D'autres voient plus loin. Édouard Branly invente le cohéreur en 1890 : un tube de limaille qui devient conducteur au passage d'une onde. Premier détecteur pratique. Oliver Lodge et Alexandre Popov transmettent des signaux.
Un homme assemble le tout. Vingt ans. Guglielmo Marconi. Villa Griffone, la propriété familiale, 1895. Son apport tient en deux idées simples : une antenne haute et une prise de terre. Le signal franchit la colline. Son assistant, hors de vue, tire un coup de fusil pour accuser réception. Marconi comprend : la portée n'a pas de plafond. L'Italie décline poliment. Londres accueille. Brevet en 1896. Compagnie en 1897. La Manche traversée en 1899. 12 décembre 1901. De Poldhu, en Cornouailles, à Terre-Neuve. 3 400 kilomètres. Trois points. La lettre S. Elle traverse l'Atlantique sans fil. Les physiciens discutent encore de ce que Marconi a vraiment entendu ce jour-là dans le grésillement. L'industrie, elle, était née.
Les premiers émetteurs sont des machines à foudre. Une bobine d'induction charge un condensateur. Il claque dans un éclateur relié à l'antenne. Chaque étincelle lance un train d'ondes amorties qui s'éteint aussitôt. Puissant. Mais large et sale : tout le monde brouille tout le monde. Deux progrès vont assainir l'éther :
ondes amorties (étincelles) onde entretenue (CW) ▂▆█▆▂▁ ‥ ▂▆█▆▂▁ ‥ ▂▆█▆▂▁ ████████████ █ █ █ ████████████ chaque étincelle lance un train une porteuse pure, découpée par le d'ondes qui meurt aussitôt : large, manipulateur (trait, point, silence) : brouilleur, impossible à accorder fine, stable, chacun sa fréquence
Côté réception, le cohéreur de Branly cède la place au détecteur à galène, puis à la lampe. Mais l'onde entretenue pose un problème neuf. Une porteuse à 500 kHz est inaudible : l'oreille s'arrête vers 20 kHz. La solution, c'est l'hétérodyne de Fessenden. On mélange au signal reçu celui d'un petit oscillateur local, décalé de quelques centaines de hertz. La différence des deux, le battement, tombe dans l'audible. Une note pure chante dans le casque chaque fois que la porteuse est là. Point. Trait. Silence.
La TSF trouve son royaume là où aucun câble ne va : en mer. Les compagnies
équipent paquebots et stations côtières. On dépose son radiotélégramme au guichet.
L'opérateur le manipule à l'antenne. Le trafic s'installe dans les ondes moyennes, autour
de 500 kHz (600 mètres). L'onde de sol y porte loin et stable le jour. La
nuit, l'ionosphère démultiplie les portées. Le 500 kHz devient la fréquence
d'appel et de détresse internationale. La conférence de Berlin (1906) y attache le
SOS (···−−−···). Il ne veut rien dire. C'est un rythme, inimitable,
reconnaissable dans le pire brouillage. « Save Our Souls » est venu après coup.
Nuit du 14 au 15 avril 1912. Les opérateurs du Titanic, Jack Phillips et Harold Bride, lancent CQD puis SOS sur 500 kHz. Le Carpathia entend. Il recueille plus de 700 naufragés. Le Californian, tout proche, n'entend rien. Son unique opérateur venait de se coucher. Le monde en tire ses règles de radio maritime. Veille permanente : deux opérateurs, ou une alarme automatique. Et des périodes de silence, deux fois par heure, trois minutes où toute la bande se tait pour écouter les appels faibles.
Vient la guerre. Et une évidence : sans fil, tout le monde entend tout. À Paris, la tour Eiffel devait être démolie. Son antenne la sauve : le poste militaire du général Ferrié y intercepte le trafic ennemi. Tannenberg, 1914 : les armées russes manœuvrent en émettant en clair. Le désastre est immédiat. Le chiffre devient l'arme décisive. Jusqu'au télégramme Zimmermann (1917), passé par câble et déchiffré quand même par les Britanniques. Fil ou sans-fil, le canal n'est jamais sûr.
Le téléphone (1876) prend la conversation. La radiodiffusion des années 1920 prend le grand public. Le télex prendra les dépêches. Mais en mer, le morse tient un siècle. Sa force est physique. Un signal CW tient dans un filet de bande passante. Il perce le bruit là où la voix se noie. Il s'émet et se reçoit avec du matériel de fortune. Une oreille entraînée décode ce qu'aucun appareil de l'époque ne sait tirer du grésillement.
La fin vient par les satellites. 31 janvier 1997 : les stations côtières françaises quittent la veille du 500 kHz. Un dernier message, resté célèbre :
« Appel à tous. Ceci est notre dernier cri avant notre silence éternel. » Stations côtières françaises, 500 kHz, 31 janvier 1997
1er février 1999 : le système mondial de détresse par satellites (SMDSM) remplace officiellement la veille morse. Un siècle presque jour pour jour après la Manche de Marconi. Le morse ne meurt pas pour autant. Les radioamateurs le pratiquent plus que jamais. Les balises de radionavigation aérienne s'identifient toujours en morse. Et son ADN est partout : coder l'information en deux états, donner les codes les plus courts aux symboles fréquents, régénérer le signal de relais en relais. Le télégraphe avait déjà tout esquissé du monde numérique.
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